mercredi 9 novembre 2022

Jules Roy visite à Lévigny 1967 suite


 

A Lévigny, beaucoup d’autres Dematons, laboureurs, tisserands, manœuvriers, fendeurs. C’est la veuve de Paul Guéritte qui habite le presbytère, vendu en 1944. Elle avait déjà dépassé la trentaine quand je venais à Lévigny. Elle était belle et j’étais un peu amoureux d’elle. A présent, elle laisse voir sa denture en ruine. Sa sœur, de Fuligny, une Messiaen comme elle, nous dévorait des yeux, Tania et moi, et me fouillait de questions. Nous avons parlé de leur neveu, Olivier Messiaen, le fils de leur frère Pierre, le professeur, et de Cécile Sauvage. Elles ont conscience que cet étudiant si modeste est devenu un musicien célèbre, un génie très grand, et n’ont pas paru étonnées que j’aie conservé toutes les lettres que nous nous écrivions à cette époque où nous étions presque condisciples, mais sans son talent ni ses chances, quand j’allais souffler pour lui l’orgue de l’église de Bar-sur-Aube.

Quant à la petite maison que le père de mon père avait construite sur la place, que mon père avait rachetée à sa mort quarante-cinq-mille francs et où nous passions nos vacances, elle s’écaille doucement et, avec son jardin clos de murs surhaussés d’une grille, ressemble à une épave échouée dans un port.

mardi 8 novembre 2022

Jules Roy, visite à Levigny en 1967


  

22 août 1967

D’un voyage à Lévigny (Aube), village natal de mon père, où nous avons passé la journée d’hier et dont je suis revenu assez ému, le plus étonnant me semble que Tania y ait reçu une sorte de coup de foudre. Rien n’a changé là-bas, qu’une ligne électrique de poteaux en ciment, qui coupe la plaine entre Lévigny et Vernonvilliers. Il n’y a pas une maison de plus dans ce pays déshérité que les touristes n’envahissent pas, qui se dépeuple et meurt lentement. Tout à coup, Tania s’y est plu. A cause des horizons peut-être, mais surtout de la solitude des champs immenses, du vent qui doit balayer ces croupes ra  ses, de l’âpreté de la vie. Pour moi, ce qui m’a surpris, c’est qu’après plus de quarante ans on se souvienne encore là-bas de l’adolescent que je fus, et la gentillesse des gens. Partout, ils ont paru heureux de nous voir et nous ont fait bon accueil. Alors si vraiment c’était la terre de mes ancêtres ? Si, à présent que l’Algérie est devenue un ancien paradis enseveli sous les eaux, c’était là que je doive m’enraciner ?

 

Quelques coups de pioche dans les archives de la commune, mais tant de Dematons sont venus à la surface, alors qu’au cimetière une seule pierre dressée et prête à tomber garde trace de leur nom. J’ai vite renoncé et me suis contenter de noter les origines du père et du grand-père de mon père. Son père : Louis Nicolas Léon Dematons, né le 13 octobre 1834 à deux heures de l’après-midi, de Nicolas Dematons, instituteur, né lui-même en 1800 à Ville sur Terre, et de Catherine Boiteux, son épouse.

A suivre